
Une pause artistique : Ruth vu par des artistes
On 16 février 2023 by MarieLa salle des fêtes du village est comble ce soir. De tout le village et même des hameaux avoisinants, les gens sont venus pour écouter Dr. XXX1, chercheuse en littérature comparée et histoire de l’art. Un brouhaha s’élève de la salle plongée dans la pénombre. Quelques hommes amènent encore des chaises de l’école voisine pour les derniers arrivants. La conférence tant attendue a déjà été reportée par deux fois. Tous sont impatients ; le programme est alléchant et prometteur.
Les dernières lumières s’éteignent et le silence s’installe.
– « Mesdames et Messieurs, bonsoir. C’est avec une joie non dissimulée que j’accueille Dr. XXX dans notre cher village. Ses recherches, tant dans le domaine de la littérature que de l’histoire de l’art, l’ont amenée à découvrir et analyser l’histoire de Ruth sous un angle artistique, ce qu’elle nous fait l’honneur de présenter aujourd’hui avec son enthousiasme bien connu. Chacun de ces artistes, chacune de ces œuvres interprète à sa manière le récit biblique avec créativité. Sans plus attendre, je laisse la parole à Dr. XXX, qui j’en suis sûre sera à même de vous envoûter. N’oubliez pas d’éteindre vos smartphones. Bonne et agréable soirée à toutes et à tous. »
Au milieu des applaudissements, Dr. XXX arrive sur scène avec entrain, le visage jovial.
– « Bonjour, bonjour ! Quelle joie de pouvoir enfin être là après tous ces contre-temps ! Avant tout autre imprévu je rentre dans le vif du sujet ! Ce n’est pas tant à une analyse détaillée que je vous convie ce soir, ni à un foisonnement de références, mais plutôt à un voyage, à une pause artistique, somme toute limitée.2 Laissez de côté – si vous le pouvez – toutes ces connaissances accumulées sur Ruth, laissez-vous transporter autrement par des mots, des images. Si ces artistes que nous allons évoquer se basent sur le récit biblique, ils y apportent des couleurs nouvelles, le font résonner autrement. Leur art met en avant certaines facettes de ce petit livre, lui-même joyau de la littérature hébraïque. Vous êtes prêts pour le voyage ? Allons-y !
Un songe et une promesse, Booz endormi de Victor Hugo
« La première pause nous transporte en France à l’époque romantique. A la fin de sa vie, Victor Hugo (1802-1885) compose une œuvre magistrale, une épopée moderne, La légende des siècles où il tente de retracer l’histoire de l’humanité. Dans la première partie de cette œuvre d’envergure (publié en 1859), au milieu d’histoires parfois bien sanguinaires et sombres, Hugo nous propose une pause. Selon Charles Péguy, « Booz endormi » est un « poème de paix biblique, patriarcale, nocturne. » Une lueur d’espoir et de plénitude au cœur d’une histoire autrement troublée.

« Le départ de ce poème en 22 quatrains (rimes embrassées en ABBA – pour les plus techniques d’entre vous) est situé entre le verset 7 et 8 du 3ème chapitre de Ruth et prend la perspective de Booz. Si « l’action » se situe dans cet interstice, il a de nombreuses ramifications avec le reste du livre de Ruth, mais pas uniquement. Le poème nous fait parcourir de nombreux autres récits bibliques, du déluge à Christ.
« Pour vous familiariser avec cette première oeuvre, plongez-vous dans l’univers de Ruth tel qu’imaginé par Hugo avec tous vos sens.
Ecoutez le poème, laissez-vous bercer par ses sonorités, ses sons coulants, ses allitérations, soyez transportés dans l’imaginaire romantique de Victor Hugo.
Découvrez ce vieillard travailleur, bon et généreux qu’est Booz, cet homme pourtant blessé par la vie et le décès précoce de sa femme, le laissant seul et sans enfant.
Visualisez ce songe qu’il fait, comme tant d’autres personnages bibliques avant et après lui,
écoutez le bruit sourd du ruisseau, les grelots des troupeaux,
sentez l’odeur de cette nuit d’été, observez le firmament brillant.
Distinguez Ruth, une Moabite au sein nu, silencieuse, passive et dans l’attente incertaine aux pieds de Booz.
Regardez-la, immobile, l’œil à moitié ouvert aux pieds de cet homme, sans trop savoir ce qui va lui arriver :
Booz endormi
(Victor Hugo, La légende des siècles)
Booz s’était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.
Ce vieillard possédait des champs de blés et d’orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n’avait pas de fange en l’eau de son moulin ;
Il n’avait pas d’enfer dans le feu de sa forge.
Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.
Sa gerbe n’était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
– Laissez tomber exprès des épis, disait-il.
Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.
Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu’il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.
Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu’on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.
Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l’homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu’il voyait,
Était mouillée encore et molle du déluge.
Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s’étant entre-baillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.
Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.
Et Booz murmurait avec la voix de l’âme :
» Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n’ai pas de fils, et je n’ai plus de femme.
» Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi,
O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.
» Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j’eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d’une victoire ;
Mais vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau. «
Ainsi parlait Booz dans le rêve et l’extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.
Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.
Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.
L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.
La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.
Ruth songeait et Booz dormait ; l’herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire.
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.
« Quelle richesse, n’est-ce pas ?
« Transportés du sol où Booz s’est endormi, de la terre qu’il a cultivé et que Ruth a glané, ce poème nous fait voyager verticalement, nous emmène vers les hauteurs, vers le firmament. Si les êtres humains ne savent pas toujours où leurs pas les mènent, Dieu, lui, tient le monde dans ses mains. Le temps est suspendu en ce moment où l’un rêve et l’autre attend. L’utilisation du songe, motif littéraire courant pendant la période romantique donne une impression onirique et permet de lier ciel et terre, passé, présent et futur.
« Il n’est pas d’abord question dans ce poème d’une femme de grande valeur, d’une femme puissante, mais plutôt d’une femme par qui la promesse faite à Booz se produira. D’actrice dans le récit biblique, elle devient en quelque sorte l’agent de ce poème. La perspective est d’abord celle de Booz : l’image de Ruth est idéalisée et stéréotypée. Elle est essentiellement passive, dans l’attente : elle « songeait » et « se demandait »,. Comme le souligne Marc Bochet, Ruth est présentée telle « une nouvelle Eve, perpétuant l’espèce –, et préfigurant, par son sacrifice salvateur (ou l’humble offrande de son être), la Vierge Marie. »3 Nous reviendrons plus tard sur cette préfiguration de Marie dans une autre œuvre d’art, gardez cela à l’esprit ! »
Ruth et Booz peints par deux artistes juifs
Tout en gardant à l’esprit les vers de Hugo, faisons un bond d’un siècle pour découvrir l’oeuvre d’un artiste né en Russie deux ans après la mort de ce dernier, dans une famille juive pauvre et nombreuse. En dépit de son entourage pour qui peindre, créer des images était inimaginable et inconvenant, Marc Chagall décide très tôt qu’il sera peintre.4 Chagall est un artiste bien connu qui « a suivi son chemin, sans s’inscrire dans aucune école, ni aucun mouvement. »5 Nombre de ses œuvres trouvent leur inspiration dans la Bible. Connu pour ses peintures, il est également reconnu comme l’un des grands graveurs de son temps.6
Chagall découvre et s’initie à l’art de la lithographie chez Fernand Mourlot.7 La lithographie est une sorte d’estampe populaire qui consiste à dessiner sur une pierre. L’artiste ne doit pas tailler la pierre mais dessiner ou peindre dessus avec un corps gras. Une solution chimique et de l’eau sont appliqués pour permettre à l’encre que l’on applique de s’insérer dans les traits du dessin. Une presse est ensuite utilisée pour transférer le dessin de la pierre à une feuille. Le dessin a donc dû être dessiné à l’envers par l’artiste. Pour chaque couleur, une pierre différente (avec le même dessin) est utilisée, ce qui demande une réflexion et un travail considérable.8
En 1960, Marc Chagall crée une série de cinq lithographies retraçant l’histoire du livre de Ruth.9 En regardant la quatrième de la série, je ne peux m’empêcher de me demander si les derniers vers du poème de Hugo étaient à son esprit quand il la dessine en 1960. Et vous, qu’en pensez-vous ?
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.
Regardez bien cette lithographie.
https://uploads4.wikiart.org/images/marc-chagall/ruth-at-the-feet-of-boaz-1960.jpg!Large.jpg

On y voit Booz profondément endormi, couché et occupant tout l’avant-plan de la lithographie. A droite, à hauteur de ses pieds, le buste découvert de Ruth est là. Son visage, avec ses yeux à moitié ouverts, sont éclairés par le croissant de lune en forme de faucille qui propage sa lumière à toute l’œuvre. La forme de la lune est reproduite sur son sein, insinuant peut-être un lien entre la femme et la lune. En arrière-plan, une gerbe de blé se tient à la verticale et relie le ciel et le sol où sont étendus les deux protagonistes. Tout y est dans cette image : le contact avec le sol, la tension de ce moment pivotant de l’intrigue. Tout est calme, tout semble presque paisible, et pourtant… Qu’arrivera-t-il quand Booz se réveillera ? Le moment est crucial, Ruth se prépare immobile aux pieds de Booz. Les couleurs sont presque terreuses, le contact avec la terre y est renforcé et pourtant sublimé par cette lumière venue d’en haut qui inonde l’image.
Avant de regarder la lithographie suivante de Chagall, je ne résiste pas à l’envie de vous faire découvrir une artiste juive contemporaine. Britannique, ChanaHelen a peint de nombreux tableaux en lien avec les fêtes juives. Sa série de tableaux sur Chavouot (pour le lien entre Chavouot et Ruth, lire l’article suivant) représente plusieurs scènes de l’histoire de Ruth. Celle intitulée, « Ruth and Boaz » représente la même scène que celle évoquée par Chagall dans sa quatrième lithographie. Vous pouvez l’observer sur le mur à votre gauche, je vous invite à la contempler pendant l’entracte. On y retrouve le croissant de lune en haut à gauche, les gerbes liées entre ciel et terre et en avant-plan, Booz et Ruth allongés dans la paille. L’impression et le rendu sont pourtant différents, donnant lieu à un regard tout autre sur cette scène.
Si Booz et Ruth sont à l’avant-plan, ils n’occupent pas tout le devant de la scène comme chez Chagall. Ruth est présentée en entier, les yeux clos : elle semble dormir. La tension perceptible dans la Ruth de Chagall ne semble pas présente dans la Ruth de ChanaHelen, tenant dans ses mains la tunique de Booz et recroquevillée comme un bébé confiant aux pieds de ce dernier. Les deux personnages semblent intégrés dans la nature qui les englobe. Leur histoire fait partie d’une plus grande histoire (la peinture suivante intitulée « la cérémonie des sandales » donne une dimension communautaire au récit qui dépasse une simple idylle). Le choix des couleurs peints à l’aquarelle, encre et acrylique se distingue également de l’oeuvre de Chagall. Là où les couleurs de Chagall semblaient plus terreuses, la peinture de ChanaHelen utilise des tons lumineux, vibrants, chaleureux. Il se dégage de cette peinture un élément festif, joyeux, presque apaisant. L’ensemble de ses peintures autour du livre de Ruth semble insister sur la côté festif et communautaire.
Mais revenons à Chagall. La lithographie suivante et la dernière de la série est intitulée « Booz se réveille et voit Ruth à ses pieds ». La cérémonie des sandales et la naissance d’Oved ne font pas l’objet en tant que tel d’une lithographie à part entière. Le sujet se clôture avec cette image lumineuse.
https://www.wikiart.org/en/marc-chagall/boaz-wakes-up-and-see-ruth-at-his-feet-1960
La lune a été remplacée par un soleil levant rouge et plein, deux gerbes de grain se tiennent à l’arrière-plan, représentant la moisson et l’abondance. L’obscurité de la lithographie précédente a été remplacée par la douce lumière rassurante et paisible d’un matin plein de promesses. C’est maintenant Ruth qui occupe le premier-plan, éveillée, mais couchée et nue sur le sol. Elle a l’air comblée et joyeuse. Booz, lui est éveillé et occupe, faucille à la main, le côté droit supérieur de l’image, reliant cieux et terre dans sa bonté et sa générosité. Lui aussi a l’air nu, laissant peu de doute à ce qui s’est passé entre les deux scènes. Tout est lumière, signe de bonheur et peut-être aussi de fécondité pour l’enfant qui se prépare.
Je vois qu’on me fais signe… mon enthousiasme prend le dessus, toutes mes excuses, mais effectivement le temps avance. Alors, c’est sur ces belles œuvres que je clôture la première partie de mon intervention. N’hésitez pas à admirer les reproductions affichées dans la salle pendant l’entracte. On se retrouve dans une vingtaine de minutes pour découvrir un roman et un vitrail…
A suivre…
Références
- Avis à mes lecteurs, je suis à la recherche d’un nom pour cette honorable chercheuse… Faites-moi part de vos suggestions!
- Tant dans le temps et l’espace (œuvres occidentales du 19ème au 21ème siècle). Pour d’autres références artistiques, notamment dans la littérature hispanophone, voir Marc Bochet, Ruth la Moabite et la fille de Jephté le Galaadite : Deux destins croisés, celle qui est sacrifiée et celle qui se sacrifie. (Paris : Honoré Champion, 2013), en particulier pp.89-139.
- Marc Bochet, Ruth la Moabite et la fille de Jephté le Galaadite, p.83.
- Chagall, DADA, la première revue d’art, 89. (Mango : Janvier 2003), p.5.
- Chagall, DADA, p.15.
- Chagall, DADA, p.15.
- Chagall, DADA, p.14.
- https://lithographie-collection.com/techniques-impression-detail
- Les titres de ces lithographies sont « Noémi et ses belles-filles », « Ruth glaneuse », « Rencontre de Ruth et Booz », « Ruth aux pieds de Booz » et « Booz se réveille et voit Ruth à ses pieds »
Le magnifique poème » Boaz endormi » associé aux lithographies de Chagal ( que je n’avais jamais vues) est sublimé .
Quant aux œuvres de Chanahelen : quelles merveilles !
Merci , Marie pour cette projection haute en couleur .